IRAK, LIBAN, SYRIE : L’EXODE DES CHRÉTIENS RÉVÈLE LES FRACTURES DU MOYEN-ORIENT

 

 

Nous publions ici une tribune de Loÿs de Pampelonne, directeur de recherche pour la revue «Conflits», publiée par le  JDD (le Journal du Dimanche), le  14 mars 2026.

 

Les chrétiens sont la « minorité-sismographe » du Moyen-Orient : quand ils bougent, c’est que la plaque tectonique géopolitique a déjà bougé et quand ils partent, la fracture est consommée.

Aujourd’hui, ils partent, relève Loÿs de Pampelonne, directeur de recherche pour la revue «Conflits».

 

La dernière fois qu’il m’a répondu, sa voix était posée, presque volontairement calme. « Jusqu’à aujourd’hui, nous allons bien », avait-il dit. Derrière lui, le bruit sourd d’une frappe avait interrompu la conversation. Puis il avait repris comme si de rien n’était. Voilà ce que me disait un habitant originaire de Bartella, village chrétien situé à quelques kilomètres de Mossoul, dans la plaine de Ninive. Ses habitants appartiennent à des communautés dont la présence en Mésopotamie précède l’Islam de six siècles.

Ils ont survécu aux Mongols, aux Ottomans, au génocide assyro-chaldéen de 1914-1918 et, plus récemment, à l’organisation État islamique qui avait vidé la plaine de Ninive de ses chrétiens en 2014. Et aujourd’hui, en mars 2026, la guerre est revenue ; une guerre, menée depuis les airs, par procuration, sur le sol irakien, qui pourrait bien être venu achever ce que Daech avait commencé…

La minorité-sismographe

Dans la littérature géopolitique sur le Moyen-Orient, la question des chrétiens d’Orient est souvent traitée comme un sujet secondaire : un dossier humanitaire, une préoccupation confessionnelle ou encore un héritage colonial. Alors que les chrétiens d’Orient fonctionnent comme ce que l’on pourrait appeler une minorité-sismographe : une population dont les mouvements – départ, retrait, déplacement – enregistrent et anticipent les fractures géopolitiques majeures avant que les chancelleries ne les formalisent.

Ce concept prolonge les travaux du politologue libanais Samir Kassir, qui avait théorisé la fonction politique des minorités comme indicateurs de la santé démocratique d’un espace régional, ainsi que la lecture structurelle posée par Jean-Pierre Valognes dans son ouvrage fondateur, Vie et mort des chrétiens d’Orient (Fayard, 1994). La réalité dépasse la métaphore : les chrétiens ne signalent pas seulement le danger, leur disparition en est le symptôme le plus lisible.

Car les données démographiques sont implacables : en 1914, les chrétiens représentaient environ 20 % de la population du Proche-Orient. Ils en représentent aujourd’hui moins de 4 %. En Irak spécifiquement, ils étaient plus d’un million avant l’invasion américaine de 2003, le rapport 2023 de l’Aide à l’Église en détresse (AED) les estime à moins de 250 000. En Syrie, la guerre civile a provoqué l’exode de la quasi-totalité des communautés d’Alep et de la plaine du Khabour. Au Liban, la crise économique accélère le départ des jeunes à un rythme que les démographes qualifient d’irréversible à l’horizon d’une génération. Chaque conflit accélère cette décroissance et chaque crise réduit la fenêtre de survie. Et le conflit actuel est en train d’ouvrir un nouveau cycle.

Nouveau cycle de violence

Les cibles officielles des bombardements qui résonnent dans la plaine de Ninive sont connues : des positions des Hachd al-Chaabi, les milices pro-iraniennes intégrées au dispositif sécuritaire irakien. Depuis le début de l’année 2025, plusieurs vagues de frappes attribuées à Israël ou aux États-Unis ont visé leurs bases logistiques et leurs commandants en Irak. Mais dans cette région où les villages chrétiens sont depuis toujours imbriqués dans des zones militarisées, la distinction entre objectif militaire et espace civil est une fiction juridique. Les bases du Hachd al-Chaabi sont à quelques kilomètres des clochers de Bartella, de Karamles, de Qaraqosh. Les routes d’évacuation sont les mêmes et les zones de dispersion des frappes ne connaissent pas les frontières confessionnelles.

Le sociologue et démographe Hicham Bou Nassif a documenté dans ses travaux récents la corrélation directe entre la présence de milices armées dans les zones mixtes d’Irak et l’accélération du départ des minorités : non pas parce que les minorités sont directement visées, mais parce que leur présence dans ces zones les expose mécaniquement aux effets de bord de chaque cycle de violence.

Le terrain de jeu des belligérants

Au Liban, les frappes dans le sud du pays ont provoqué l’évacuation de dizaines de villages depuis l’automne 2024, et des déplacements de populations dont les institutions chrétiennes, notamment celles de l’Ordre de Malte, peinent à absorber l’afflux. Le 9 mars 2025, le père Pierre El Raii, prêtre maronite du village de Qlayaa dans le Liban-Sud, a été mortellement blessé alors qu’il tentait de porter secours à un paroissien après un bombardement et une seconde frappe l’a atteint tandis qu’il transportait la victime vers l’hôpital. Sa mort a été confirmée par le patriarcat maronite et a bouleversé les communautés locales.

Puis, il y a l’Iran où le cardinal Dominique Mathieu, archevêque de Téhéran, franciscain belge, nommé par le pape François en 2021, élevé au cardinalat en 2024, a été évacué du pays et est arrivé à Rome ce dimanche. Dans la diplomatie du Saint-Siège, le retrait d’un archevêque résident constitue un acte rare, comparable, dans son registre et dans sa signification, au rappel d’un ambassadeur.

Le Vatican, institution deux fois millénaire dont la survie repose sur la capacité à lire les rapports de force avant qu’ils ne se cristallisent, ne fait pas ce geste à la légère. L’espace de médiation diplomatique et religieuse se rétrécit dans la région et lorsque cet espace disparaît, les minorités n’ont plus de filet de sécurité, elles deviennent le terrain de jeu des belligérants.

Ce que leur disparition ferait au Moyen-Orient et à l’Europe

La disparition des chrétiens d’Orient serait certes une tragédie religieuse, mais pas uniquement car réduire la question à ce registre, c’est en manquer l’enjeu profond. Pendant des siècles, ces communautés ont été des acteurs structurels du pluralisme régional, des passerelles culturelles entre le monde arabe et l’Occident, des fondateurs d’universités, d’hôpitaux, de réseaux de solidarité trans-confessionnels. L’Université Saint-Joseph, les écoles des Frères des écoles chrétiennes en Égypte et en Jordanie, autant d’institutions issues de cette présence, et qui ont formé pendant des générations l’intelligentsia de la région, toutes confessions confondues. L’histoire du Moyen-Orient montre que les sociétés les plus résilientes sont celles qui ont préservé une diversité interne, et que les plus fragiles sont celles qui l’ont perdue par la violence. La disparition progressive des chrétiens d’Orient n’est donc pas seulement un drame humain. Elle est un symptôme du rétrécissement du pluralisme et un avertissement pour l’ensemble des équilibres régionaux.

Pour l’Europe, l’enjeu est également direct car ces communautés ont longtemps constitué ce que l’historien Henry Laurens appelle le « tissu connectif » entre les deux rives de la Méditerranée. Leur disparition ne laissera pas un vide neutre, elle laissera un vide que d’autres forces s’empresseront de combler. Alors que l’Europe s’est dotée d’un cadre normatif ambitieux sur la protection des minorités religieuses dans les zones de conflit, elle a signé des résolutions, adopté des rapports, financé des programmes… mais dans la pratique, sa politique au Proche-Orient est gouvernée par trois variables : la sécurité énergétique, la gestion des flux migratoires et la stabilité de ses partenaires régionaux.

Les chrétiens d’Orient n’entrent dans aucune de ces variables. Ils ne produisent pas de gaz. Ils ne menacent pas de déclencher des vagues migratoires vers l’Europe et paradoxalement, leur disparition finale serait si lente et si progressive qu’elle ne déclencherait aucune alarme dans les capitales européennes. Et ils ne sont le levier d’aucune puissance régionale dont l’Europe aurait besoin. C’est précisément pour cette raison qu’ils sont vulnérables : ils ne rentrent dans aucune équation stratégique.

Dans les villages du Liban-Sud, des familles attendent dans des abris de fortune de pouvoir rentrer chez elles. Ces faits ne sont pas des faits divers, ils sont les points de données d’une courbe que les historiens liront comme le moment où la diversité millénaire du Moyen-Orient s’est éteinte, non pas d’un coup, mais à l’indifférence des puissances qui auraient pu agir. Il n’existe pas de victoire militaire qui justifie la destruction définitive d’une présence humaine vieille de deux mille ans.

L’Union européenne, qui se dit garante du pluralisme dans le monde, doit le dire et la France, héritière d’une responsabilité historique qu’elle ne peut pas indéfiniment invoquer sans l’exercer, doit peser de tout son poids diplomatique pour exiger un cessez-le-feu, une protection effective des zones civiles en Irak et au Liban, et des mécanismes concrets de reconstruction. Les chrétiens d’Orient ne demandent pas à être sauvés, ils demandent à ne pas être oubliés pendant qu’on les laisse disparaître.